Le courant cognitiviste : les électeurs ont-ils une rationalité limitée ?

Comment les politiques cherchent-ils à influencer les électeurs ?

L’observation de la dissonance électorale dans la plupart des démocraties invite la recherche à reconsidérer l’électeur. Les facteurs sociologiques seuls ne sont plus suffisants dans l’analyse du comportement électoral. Deux tournants sont ainsi opérés. Le premier, cognitiviste met l’accent sur le raisonnement certes, limité, de l’électeur. Le second, constructiviste privilégie les astuces de persuasion pouvant, au profit de l’offre politique, augmenter, amoindrir ou détourner ce même raisonnement.

Le tournant cognitiviste, une vision psychologique du comportement de l’électeur

Officiellement, ce courant annonce une rupture dans la vision du fonctionnement de l’électeur. Cependant, pour certains auteurs comme Gaxie (2007), les cognitivistes partagent des points communs avec les tenants du paradigme minimaliste (Ecole de Michigan) qui considèrent que l’électeur est sous-informé et bien souvent peu impliqué. Malgré cette double lacune, il ressort que l’électeur reste cognitivement actif, même si cette activité est faible.

Comme décrit dans un premier temps, l’électeur userait dans son comportement électoral, d’heuristiques. Cela permettrait, aux stratèges, d’élaborer en conséquence, des modèles et des techniques de persuasion, profitant de cette activité cognitive faible, tels que présentés dans un second temps.

L’usage des heuristiques

L’électeur raisonne, mais, faiblement, soit parce que le système politique est complexe, soit volontairement, parce qu’il économise ainsi de l’énergie.

Pour Blondiaux (2007), contrairement à Gaxie (2007), le courant cognitiviste opère une triple rupture avec les anciens modèles déterministes :
- premièrement, les électeurs dans leur grande majorité sont reconnus comme ne possédant qu’une faible culture politique ;
- deuxièmement, le contexte est jugé comme un facteur très important influençant les attitudes et les comportements électoraux ;
- troisièmement, les électeurs, bien que limités dans leurs connaissances, sont représentés comme faisant de leur mieux en optimisant leurs ressources.

Est évoquée ainsi dans la recherche, la rationalité limitée des électeurs ou du modèle de l’électeur raisonnant1. Cet électeur se substitue à l’électeur rationnel-actif : « dans ce cadre, les électeurs tendent à minimiser leur coût des cognitions politiques en utilisant des raccourcis cognitifs et des modes économiques de raisonnement (…) La conclusion principale de ce courant de recherche est que les électeurs ordinaires, compte tenu du temps limité et des informations lacunaires dont ils disposent, réussissent remarquablement bien à prendre certaines décisions en politique » (Tiberj, 2004).

Sous l’impulsion de plusieurs revues dont les titres sont évocateurs, Political Psychology ou Political Behaviour, des auteurs tels que Sniderman (1993)2, Lodge, Stroh et Wahlke (1990)3 étudient le mode de fonctionnement cognitiviste des électeurs. L’ensemble de ces travaux conduit à représenter l’électeur comme plus soucieux d’économiser de l’énergie, que de l’idéal démocratique. Cette opération d’économie s’effectue par le biais d’heuristiques, portant le nom de «shortcuts » en anglais (Sniderman, Brody et Tetlock (1991)4, c’est-à-dire de raccourcis ou d’abrégés de réflexion.

Trois heuristiques seraient très souvent utilisés par ce genre d’électeurs, peu impliqués :
- l’accessibilité : seuls les éléments les plus accessibles, disponibles au moment du choix, servent ;
- l’affect : les émotions suscitées par le(a) candidat(e) servent de mode de jugement en dépit de toute autre réflexion ;
- les « cues » qui sont des signaux émis par le(a) candidat(e) comme l’étiquette partisane, l’appartenance religieuse, (etc.) servant à construire leur jugement.

Ces «heuristiques » serviraient donc principalement à des personnes faiblement impliquées, mais ne seraient pas utilisés par des électeurs qui auraient un intérêt élevé dans la campagne. En fait, selon le courant cognitiviste, les partis politiques, fondés sur une répartition partisane, rempliraient une fonction de simplification de la décision électorale : « (…) Ils (les partis) deviennent non seulement des fournisseurs de frames, de cadres de référence, mais également des marqueurs cognitifs pour les politiques proposées. Ils servent alors de clés pour l’individu, lui permettant de simplifier l’évaluation des politiques » (Tiberj, 2007).

Le but de ces travaux est, de comprendre les processus de prise de décision permettant l’évaluation de l’offre électorale. Pour Tiberj (2007, p.293), « ce courant vise à comprendre les mécanismes de décision des individus, leur manière de traiter les informations, les biais de décision et les raccourcis qu’ils peuvent être amenés à effectuer pour faire des choix complexes (…) D’une certaine manière, le cognitivisme essaye de comprendre la boite noire de la décision que le béhaviorisme et ses modèles dérivés se gardaient bien d’ouvrir ».

Cet extrait est issu de l’ouvrage Le marketing et la communication politique de A à Z (Frédéric Dosquet), publié aux éditions EMS.


1. Popkin, S (1991). The Reasonner Voter; Simon, H., 1983, Reason uhin Human Affairs.
2. Sniderman, P.M (1993). « The New Look in Public Opinion Research, ». In Ada Finifter (ed.) The State of The Discipline II. Washington, D.C.: The American Political Science Association.
3. Lodge, M., Stroh, P., Wahlke, J (1990). « Black Box Models of Candidate Evaluation », Political Behavior, 12.
4. Sniderman, P., Brody, R., Tetlock, P (1991), Reasoning and Choice. Explorations in Political Psychology, Cambridge University Press.

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