L’Etat Français doit-il favoriser l’achat d’une Toyota fabriquée en France ou d’une Renault-Dacia fabriquée en Roumanie ?

Usine Toyota en France Valenciennes

Pour répondre à la délicate question du Made in France dans l’automobile, brûlante en ces temps d’élections, Philippe Very et Emmanuel Métais, tous deux professeurs à EDHEC Business School, nous donnent quelques pistes. L’urgence industrielle est de mise.

Economie Magazine : La plupart des économies occidentales voyant leur industrie péricliter, pourquoi vouloir encore encourager l’achat d’une Toyota fabriquée en France à celui d’une Renault-Dacia fabriquée en Roumanie ? La véritable valeur ajoutée n’est-elle pas dans la conception, plus que dans l’assemblage ?

Philippe Very & Emmanuel Métais : Oui clairement. Et aussi dans les activités aval, notamment les services financiers, qui sont sur le territoire national en général.

Ndlr : La question du pays de production est complexe. Comme le font remarquer MM. Very & Métais dans une tribune publiée sur le Figaro1, « A première vue, la Toyota contribue à l’emploi en France, alors que la Dacia procure du travail aux Roumains. Donc si l’Etat veut favoriser l’emploi en France, on conclura qu’il doit promouvoir, paradoxalement, l’achat du véhicule de marque japonaise. Mais est-ce si évident ? (…)

Que signifie « acheter français » dans ce contexte ? Notre analyse engendre deux commentaires :

- primo : s’il s’agit strictement de lutter contre le chômage en France, l’Etat semble a priori fondé à encourager l’achat d’une Yaris. Cependant, puisque la performance des constructeurs se construit au niveau européen, l’achat d’une Toyota au détriment d’une Renault, même produite à l’étranger, pénalise le constructeur français dans sa compétitivité globale. L’Etat peut alors s’attendre à moins de recettes fiscales ainsi qu’à d’éventuelles répercussions sur l’emploi chez Renault, y compris en France. Au niveau européen, il s’agit donc d’un système de vases communicants: selon l’objectif poursuivi, on remplit un vase au détriment de l’autre.

- secundo : qu’arriverait-il si les autres pays européens recommandaient, logiquement, dans la foulée de la France, d’ « acheter national », c’est-à-dire de favoriser des produits fabriqués sur leur territoire domestique ? En pareil cas, les ventes de la Yaris, produite à Valenciennes, pourraient s’effondrer, engendrant des difficultés pour Toyota et l’emploi local, direct comme induit. Et les constructeurs français seraient pénalisés sur tous les territoires où ils ne sont pas implantés.

L'emploi dans l'industrie automobile

En définitive, si l’on observe la proportion d’emplois domestiques des constructeurs généralistes européens, les ratios sont globalement identiques. Il n’y a donc pas d’exception française en la matière, mais bien une tendance généralisée en Europe. Compte tenu de la faible taille des pays européens par rapport aux leviers de compétitivité dans l’industrie automobile, seule une action de type « acheter européen » semble avoir du sens et serait bénéfique. On en revient encore et toujours à l’Europe. Tout du moins pour l’automobile. »

Economie Magazine : Comment l’Etat français peut-il encourager le Made in France dans l’automobile ? Simplement du côté de la production, à travers des subventions ?

Philippe Very & Emmanuel Métais : Pour encourager le Made in France dans l’automobile, il faut comprendre les ressorts de la compétitivité dans cette industrie. Tout d’abord, comme évoqué dans la réponse précédente, n’importe quel pays Européen est trop petit pour le marché automobile, car il y a des tailles critiques au niveau de la production. De fait, le marché automobile est continental, et en ce qui nous concerne, Européen. Les Yaris fabriquées par Toyota à Valenciennes sont vendues à travers toute l‘Europe : une usine suffit à produire un modèle pour l’Europe. C’est la même chose pour tous les concurrents. Donc un constructeur qui veut développer un nouveau modèle en Europe choisira une localisation dans un pays de la zone. Et si les coûts de production étaient plus importants que le dimensionnement de l’usine ou d’autres composantes du coût de revient, Toyota ne se serait pas installé à Valenciennes.

En conséquence, là où le gouvernement doit être efficace, c’est dans l’attractivité affichée pour de tels investissements industriels : il faut essayer d’attirer et de convaincre les constructeurs français et étrangers d’implanter leurs usines sur le territoire national. C’est ainsi qu’on développera l’emploi productif. Notons que ce raisonnement ne s’applique pas aux modèles low cost, parce que ce segment requiert une maîtrise de tous les coûts, et donc des coûts salariaux (d’où la Roumanie et le Maroc pour Dacia). Mais sur tout modèle moyen ou haut de gamme, la France est compétitive. La globalisation amène nécessairement des décisions de délocalisation pour tous les grands entreprises industrielles : on verra donc des entreprises françaises s’implanter à l’étranger (c’est inéluctable et souhaitable si on veut des champions nationaux), mais aussi des industriels étrangers s’implanter en France, et il faut les courtiser (main d’œuvre qualifiée, conditions de vie, compétences spécifiques dans certains secteurs…). La France reste quand même le quatrième pays au monde en matière d’attractivité des IDE…

Economie Magazine : Faut-il obliger à produire domestique ?

Philippe Very & Emmanuel Métais : Autrement dit revenir cent ans en arrière. Concernant le protectionnisme, quid si tous les pays souhaitaient protéger leur industrie nationale comme l’envisagent certains dirigeants français, en obligeant à produire localement ? Ce serait dramatique pour Renault, Toyota et tous les autres. En effet, la taille de chaque pays est insuffisante pour justifier la construction d’une usine de taille optimale. Donc ces constructeurs seraient obligés de s’implanter localement avec des usines plus petites, adaptées au marché national, ou de réduire sensiblement la taille de leurs usines existantes. Suite à ce sous-dimensionnement, ils seraient contraints de monter leurs prix pour couvrir la hausse des coûts de production liés à leurs petites usines. D’où un cercle vicieux avec ralentissement de la consommation, puis accroissement des difficultés économiques pour les constructeurs.

Le protectionnisme national a toutes chances de se révéler extrêmement préjudiciable pour les économies domestiques. Sans compter les industries pour lesquelles nous ne savons plus faire : comment nous procurerons-nous des ordinateurs ou des écrans de TV si nous fermons nos frontières ?

En savoir plus sur MM. Philippe Very et Emmanuel Métais

Philippe Very est professeur de stratégie à l’EDHEC. Il est également Robert Reynolds Distinguished Lecturer à l’Université de Denver (Colorado – USA). Il a écrit de nombreux livres et articles en français et en anglais sur ses trois thèmes de recherche : les stratégies internationales, les fusions-acquisitions, et le management des risques criminels. Il a présidé l’Association Internationale de Management Stratégique (AIMS) en 2008-2009.

Emmanuel Métais est professeur de stratégie à l’EDHEC. Ses recherches portent sur la performance des fusions-acquisitions et les changements radicaux dans les organisations. Il a publié un livre et plus de 50 articles sur ces sujets dans des journaux Français et internationaux. Il est également Directeur du Global MBA du Groupe EDHEC.


1. Philippe Very & Emmanuel Métais, Faut-il acheter une Toyota fabriquée en France ou une Dacia produite en Roumanie ?, blog.lefigaro.fr/legales

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